La fin d’une aventure interstitielle : le Groupe de Sociologie Pragmatique et Réflexive a disparu de la carte universitaire fin 2023

Né en 2001 à l’issue d’une rupture avec le GSPM, le Groupe de Sociologie Pragmatique et Réflexive (GSPR) a été créé officiellement comme unité propre de l’EHESS en janvier 2003. Après plus de 20 ans de travaux sur de multiples lignes fondamentales investies par le pragmatisme sociologique comme les alertes et les controverses, les formes de mobilisation et de participation citoyennes, la preuve et l’expertise, les enjeux de santé et d’environnement, les visions du futur, les activités situées au coeur des milieux en interaction, les formes d’emprise, la communauté internationale et les conflits guerriers (Kosovo et Irak notamment), et last but not least, les outils numériques pour l’analyse des grands corpus évolutifs, avec dans le cas de Marlowe né en 1999, près de 20 ans d’avance sur la vague des SHS investissant l’IA (avec un gros retard à l’allumage)…

Oui donc, après de belles recherches et de vrais succès savants, sur de nombreux fronts, y compris à l’international, en Allemagne, en Colombie et au Brésil en particulier, et autant de mauvais traitements, systématiques et même systémiques, de la part des directions successives de l’EHESS (qu’on ne racontera pas ici) , le labo a été fermé le 31 décembre 2023. Une partie des membres restant ont rejoint le CERMES3, sous la tutelle conjointe du CNRS, de l’INSERM, de l’EHESS et de l’Université Paris Descartes. 

A l’exception de 3 ou 4 faiseurs qui en ont été éjectés assez tôt, tous les anciens membres, qui interagissent toujours, partagent la mémoire d’un labo idéal, humain, libre, coopératif, constamment à l’assaut de nouvelles questions de recherche. On verra plus tard si ça vaut le coup de raconter par le menu cette histoire. En attendant, il y a des bribes, ici ou là

Faire de la sociologie « un pied dedans, un pied dehors ». Le pragmatisme et l’ouverture du répertoire sociologique (2014)

Le pragmatisme sociologique a-t-il une portée libertaire ? (2025)

Et parmi les productions tardives mais fondamentales des travaux du GSPR, ne pas manquer :

Aux bords de l’irréversible (2017)

L’empreneur et son double (2025)

 

 

“Hypersensible” ? Circulation médiatique et réflexivité pratique

Par Alex Maignan

Ce billet est issu d’une présentation orale donnée en mars 2021 dans le cadre du séminaire  « Socio-informatique des controverses » coordonné par Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz à l’EHESS. Il s’inscrit dans une enquête plus vaste portant sur la sociogenèse d’une « catégorie psy »  (Joly & Roquebert, 2021) : l’hypersensibilité[1]. Ce texte poursuit deux objectifs : esquisser d’une part les logiques et les dynamiques de circulation médiatique de cette catégorie psy émergente, et expliciter d’autre part, dans une démarche réflexive, les différentes opérations qui m’ont permis de parvenir à ces premiers résultats. Tirer ces deux fils de conserve permet en creux de souligner les intérêts et les limites du logiciel Prospéro I à partir duquel j’ai effectué ce travail. Je commencerai donc par évoquer les modalités de constitution de mon corpus, ainsi que ses caractéristiques principales. Je montrerai ensuite en quoi le fait de considérer l’hypersensibilité comme une « catégorie psy » n’a en réalité rien d’évident, étant donné les différents usages des signifiants « hypersensible » et « hypersensibilité ». J’évoquerai ensuite la façon dont j’ai tenté de dépasser cette ambiguïté constitutive de l’hypersensibilité à l’aide du logiciel Prospéro, et je terminerai par quelques résultats issus de cette analyse de corpus.

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L’aubaine pandémique ? La presse des alternatives de santé face au coronavirus

Par Adrien Thâm Kurek

Introduction

L’objectif de ce billet est de présenter une recherche de Master en cours sur le thème des « Médecines Alternatives et Complémentaires » (MAC). Le séminaire de l’EHESS « socio-informatique des alertes et des controverses » de l’année 2020-2021, animé par Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz, m’a permis de me familiariser avec le logiciel Prospéro, de constituer et traiter un corpus d’articles couvrant l’épidémie de coronavirus par les promoteurs des alternatives de santé. Je souligne d’abord les fonctionnalités de Prospéro qui me sont apparues les plus utiles pour ma recherche, avant de présenter les caractéristiques du corpus et les opérations de construction de celui-ci. Je poursuis avec la présentation de mes premiers résultats, et termine ce billet en suggérant quelques pistes d’analyse.

Prospéro : auxiliaire de recherche

Une des difficultés se posant à l’étude des « Médecines Alternatives et Complémentaires » (MAC) tient au fait que l’objet regroupe un ensemble de pratiques extrêmement variées (l’Académie de médecine en recense un peu plus de 300), de sorte que l’on pourrait aller jusqu’à douter de la pertinence de cette catégorie pour l’analyse sociologique. À défaut de disposer de données quantitatives robustes sur la question1, certaines recherches ont opté pour des études de cas, produisant une description serrée sur des sujets aussi divers que le magnétisme et le chamanisme (Charrasse 2018), l’homéopathie, l’acupuncture et diverses pratiques associées comme l’auriculothérapie ou la mésothérapie (Chateauraynaud 1986), la Médecine Traditionnelle Chinoise (Micollier 2011), l’Ayurvéda (Hoyez 2012) ou l’ostéopathie (Bailly 2005). Si ces modes d’enquêtes permettent de mettre au jour la logique interne et les spécificités de certaines pratiques « alternatives », elles ne fournissent pas de descriptions plus globales du phénomène. La question de la mise en relation des échelles d’analyse, qui est sans doute un des problèmes les plus partagés dans les sciences sociales, se pose avec une acuité particulière dans le cas des MAC. Comment s’autoriser à monter en généralité au sujet d’un objet aussi éclaté que les médecines alternatives, à partir de quelques observations particulières ? Il semble que l’analyse des procédés argumentatifs déployés par les acteurs peut constituer une solution intéressante pour faire apparaître des traits communs sous l’hétérogénéité des alternatives de santé. Dans cette acception, l’objet « médecines alternatives » désigne alors moins un ensemble de pratiques hétérogènes qu’une série de discours, ayant pour objet les enjeux de santé publique et un certain rapport critique aux institutions étatiques et scientifiques. Reste alors à objectiver et répertorier les formes que peuvent prendre ces discours.

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  1. On dispose tout au plus de quelques sondages donnant une idée du taux de recours aux alternatives de santé. Selon un sondage Haris Interactive pour SantéClaire daté de 2019, 7 français sur 10 ont eu recours à une pratique alternative de santé au moins une fois au cours de leur vie. []

« La France vend des armes ». Une approche critique-pragmatique d’un dossier complexe (2017-2019)

Par Pierre-Emmanuel Metzger—Debrune

Introduction

Dans ce billet, qui fait suite à un travail réalisé pour le séminaire « Socio-informatique des alertes et des controverses » (2020-2021), nous proposons une description et une explication des dynamiques temporelles et des jeux d’acteurs du dossier des ventes d’armes de la France, saisi sur une courte période (2017-2019). Pour cela, nous avons constitué un corpus de textes publiés par plusieurs acteurs du champ médiatique au cours de cette période1. Ce corpus a ensuite été analysé à l’aide de Prospéro 1.

En avril 2019, le média d’investigation Disclose publie une enquête inédite affirmant – entre autres – que des armes françaises ont été utilisées par l’Arabie saoudite contre des civils yéménites. Ces révélations2 suscitent immédiatement de nombreuses réactions. Pour bien comprendre celles-ci, il est nécessaire de rappeler quelques éléments du contexte dans lequel cette enquête prend son sens. De nombreux observateurs ont vu dans les années 2000-2010 un moment de réarmement global. La France n’est pas restée étrangère à cette tendance : entre 2012 et 2017, François Hollande et Jean-Yves Le Drian ont relancé les ventes d’armement, faisant de la France la troisième puissance exportatrice d’armes dans le monde. L’armement français représente alors en 2017 une dizaine de groupes de taille mondiale, 4 000 PME, et entre 165 000 et 200 000 salariés. Dès 2017, Emmanuel Macron s’engage à poursuivre la politique de François Hollande et à « réindustrialis[er] la Défense ». Jean-Yves Le Drian est reconduit dans ses fonctions, et poursuit sa stratégie visant à faire de la France une puissance de premier plan en matière d’armement. Continuer la lecture

  1. Il a été vérifié que tous les hyperliens présents dans ce billet – renvoyant à des textes du corpus afin d’indiquer au lecteur les sources de certaines affirmations – étaient fonctionnels à la date du 22 avril 2021. []
  2. Le présent billet n’a pas vocation à statuer sur le caractère avéré ou non de ces révélations. []